Bastards - Ayerdhal




Cet été 2014 est sous le signe d'Ayerdhal.

J'ai préempté l'intégralité des titres à la médiathèque, rameuté le fonds de la bibliothèque départementale pour pallier ses lacunes.

Bref aujourd'hui je suis addict.
Même après trois tomes sur quatre que je trouve décevants.

Il est des livres que l'on a envie d'aimer, on y croit, on les pousse jusqu'au bout. On a de la mansuétude que l'on n'aurait pas pour d'autres. Une tolérance à plein de détails que l'on trouve problématiques ailleurs.
Bastards est de ceux là.


J'ai dit tout le bien que je pensais de Transparences. Résurgences, la suite, ne m'a permis que d'éprouver le plaisir que l'on a de retrouver des personnages que l'on a aimé aimer (le syndrome Harry Bosch).
Puis ce fut le tour de Demain, une oasis. Là, j'ai très vite compris qu'il s'agissait d'un livre de jeunesse et qu'Ayerdhal achevait en 200 pages ce qui méritait d'en occuper 500, qu'il s'arrêtait au bord de ce que sa maestria, vingt ans plus tard, lui aurait permis de faire : un grand roman, qui n'est pas sans faire penser à la rage enthousiaste d'une Sirène rouge par exemple. On avait là affaire à un brouillon, un préquel en quelque sorte. On y reconnaissait tout l'art en germe, les thématiques déjà là. Bref, je me suis réjoui des réserves que le lecteur avide en moi ne pouvait que relever.

Et c'est donc avec la bienveillance du lecteur en plongée profonde dans l'univers ayerdhalien que j'ouvris Bastards.

Par cycle de 30 pages, je n'ai cessé d'osciller entre tentation d'abandonner et regain d'enthousiasme.

Le choc est d'autant plus grand qu'il s'agit du tout dernier opus d'Ayerdhal, parution d'il y a six mois.
Parce que là, j'ai envie d'y croire, de l'aimer ce bouquin, cette histoire, parce que je vois tout le savoir-faire de l'auteur, je vois à quel point l'idée est bonne (un écrivain tombe face à face à l'incarnation d'un archétype issu de l'inconscient collectif. Le combat de cet archétype face à son ennemi juré et la place que le héros prends dans cette tribu à l'aide de ses copains écrivains, occasion d'un name-dropping, de caméos des collègues dont l'auteur mobilise l'écriture, est le cœur de l'histoire.)
Je vois bien que l'auteur a réussi à intégrer son propre questionnement face à la page blanche, sa capacité à synthétiser le monde autour de lui comme une matrice à histoire, à croiser ces éléments dans une mise en abyme particulièrement maline. On voit également toute l'acuité et la vision d'un auteur dont l'engagement citoyen est patent et fait, en partie, la force des récits qu'il compose.
Mais c'est peut-être justement un peu trop malin pour moi. Les personnages d'Ayerdhal ont toujours 15 coups d'avance, sur-interprètent tout et discourent par inférences. Chaque phrase, chaque dialogue impliquent toute une quantité de pré-requis ou de connaissances induites qui m'ont fait me sentir extérieur à l'histoire. Franchement, je n'arrivais pas à suivre les liens de parenté entre les membres de la tribu, dont la spécificité est évidente pour le lecteur depuis les premières pages alors que le héros, lui, la comprend péniblement, malgré toutes ses finesses d'analyse déployées...
C'est le fil ténu du rasoir qui transforme la virtuosité de l'écrivain en connivence avec soi-même, quitte à en oublier le lecteur. À force d'inventer des personnages surpuissants, qui voient tout et savent tout avant même que le lecteur n'ait bien compris ce qui passe, la narration perd en crédibilité et le lecteur a finalement l'impression qu'elle se fait sans lui, voire l'exclue, in fine. Je me suis senti comme lorsque je lisais Agatha Christie où Hercule Poirot comprend tout grâce à des éléments auquel le lecteur ne peut avoir accès. Bref, je me suis senti en dehors de la narration, en dehors d'une mécanique trop puissante : une tribu un peu trop compliquée dans ses relations, sa généalogie, des auteurs dont la présence de certains ne m'est pas apparu fondamentalement nécessaire.
J'y retrouve ainsi le défaut que je reprochais à La brigade chimérique. Et une sensation identique à celle ressentie face aux films de David Fincher (The Game ou Zodiac par exemple) : des idées excellentes, une grande maitrise et puis, la mayonnaise ne prend pas...
J'ai également trouvé que les interrelations entre les personnages sonnaient somme toute assez faux : par exemple, j'ai un peu de mal à imaginer les caïds d'un quartier défavorisé et populaire se faisant le défenseur d'un écrivain riche à millions tout juste débarqué chez eux, ni l'amitié qui lie un peu trop rapidement ce même écrivain au couple d'enquêteurs...

Bref, un ouvrage que j'ai trouvé décevant malgré tout.
Bon allez, je vous laisse, j'ai un livre avec un casque de soldat et les couleurs de l'arc-en-ciel à découvrir...



Pour aller plus loin



Les autres ouvrages d'Ayerdhal. Je continue ma lecture des autres titres mais d'ores et déjà Transparences est un de mes préférés...

Porteur d'âmes de Pierre Bordage. Un polar violent dont le cœur narratif est encore la place de l'écrivain et de son pouvoir démiurgique. Pas le meilleur Bordage, mais une vraie familiarité entre les deux ouvrages.








La Sirène rouge de Maurice Dantec. Le premier roman de Dantec, un polar nerveux, inlachable.

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