Tu ne mourras pas - Edmond Baudoin et Bénédicte Heim


Cela fait trois semaines que cette chronique me tourne dans la tête et je ne sais pas par où la prendre.
Le sujet est suicidaire et mon ressenti face à la lecture le dispute entre admiration nauséeuse de la forme et stupéfaction horrifiée, c'est dire.
Bref, une lecture qui ne m'a pas laissé indifférent, et qui donc a, à tout le moins, sa place ici.

Allez, je plonge.

L'histoire : Aude est étudiante en philosophie et vit avec Étienne. Pas vraiment amoureuse, elle observe sa vie avec détachement. Ses liens se délitent progressivement avec Étienne, avec ses amies. S'enfermant progressivement dans ce qui ressemble à une dépression profonde, elle se recroqueville sur son sentiment d'étrangeté au monde. Puis, elle répond à une petite annonce pour donner des cours et s'occuper d'un garçon de neuf ans, Corentin. Le premier contact avec la mère de Corentin est assez déstabilisant car celle-ci n'a pas de mots assez durs pour décrire et mépriser son fils. D'autant plus qu'il y a eu un "problème" avec la précédente étudiante en charge de Corentin. Pourtant le contact passe assez bien entre Aude et Corentin. Leur relation va se renforcer face au père de Corentin qui ne sait comment se positionner face à Aude, encombré de désirs et de non-dit. La relation avec Etienne tourne à l'incompréhension mutuelle, à l'incommunicabilité totale. Corentin, pour sa part se révèle un enfant à la maturité hors du commun, à l'intelligence aiguisée et à la solitude ahurissante. Leurs solitudes se font écho. Leur proximité face aux autres, leur compréhension mutuelle devient un rempart, devient une bulle. Jusqu'à l'indicible.


Le projet des auteurs est de montrer une histoire d'amour hors norme, illégale, pédophile.

Ce qu'il y a de terrible avec ce livre c'est que le savoir-faire des auteurs est manifeste : la langue de Bénédicte Heim est très réfléchie, très travaillée, le style induit très efficacement l'éloignement au monde de Aude. Cette langue se déploie comme une lente mélopée, sans respiration, une plongée un peu hypnotique, une musique textuelle dont l'effet est très efficace. Je ne dirai pas que l'écriture est belle (ce n'est pas ce que j'ai ressenti) mais vraiment envoutante, au sens premier du terme. Le texte se lit d'une traite, captivé par une écriture maitrisée qui nous mène vers l'interdit, que je n'ai absolument pas vu venir. Le travail d'Edmond Baudoin tout en noir avec des réécritures graphiques du texte est très maitrisé et alimente le texte dans une dynamique similaire au Tamara Drew de Posy Simmonds où texte et images sont parallèles et complémentaires et non pas redondants l'un de l'autre. Très cru dans les scènes de sexe que Laure a avec un inconnu, le dessin devient métaphorique dans les scènes finales qui relèvent du tabou.

Et c'est là où le bât blesse : l'ouvrage, justement par son efficacité, met en œuvre ainsi toute la vulgate du discours pédophile en utilisant l'argument de l'amour de l'enfant (c'est lui qui est demandeur, déjà avec la première baby-sitter), de sa maturité (il est présenté comme artiste, il veut dessiner Aude en nu, il dessine très bien, forcément - projection de l'auteur ?), de la pureté de la relation (versus les amours adultes réelles et potentiels de Aude qui apparaissent soit insatisfaisantes soit implicitement sales / impurs : le personnage d'Etienne est vraiment désagréable, le père de Corentin apparait comme littéralement hanté de désirs non assumés, et la relation avec l'inconnu du métro est présentée avec une crudité charnelle glaçante) en dissimulant la gravité du crime par une langue poétique et métaphorique.
Par ailleurs, comme cela a été très justement remarqué ailleurs, si l'adulte avait été un homme, le livre serait autrement condamné, alors que certains (ici)peuvent trouver cela normal, reprenant à l'envie le discours de la société contre l'amour, l'esprit bourgeois conservateur contre un amour tellement plus grand, plus fort, plus pur, que c'est forcément la société, castratrice, qui opprime un amour absolu. On croit rêver, à lire des arguments pareils qui font l'apologie d'un crime dont la pratique masculine est unanimement condamné et la pratique féminine reste ignorée (voir ici et ).

Un livre très maitrisé, très réussi dans sa forme, et c'est bien là le problème car son parti-pris est, à mon sens, éminemment pervers, au sens littéral du terme.

à qui l'offrir ?

- euh ?



Pour prolonger la lecture :
 - euh ? (bis)


- sur le même sujet, un livre autrement intelligent : Présumé coupable, d'Isabelle Guso, qui mérite une chronique à part entière, à venir.

Commentaires

  1. Je ne l'ai pas encore chroniqué (je suis en retard d'environ 300 bd), mais j'ai détesté ce livre. Ca m'a donné envie de vomir... Impossible pour moi de voir une quelconque technique, je ne vois que le propos odieux. Berk berk berk !

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  2. Mais si, mais si, tu l'as chroniqué, en cliquant sur le mot "ailleurs" dans mon billet je renvoie vers ta chronique. Bon courage pour les 300...!
    Je suis parfaitement d'accord avec toi sur le contenu, mais la forme m'a interpellé, justement dans son efficacité et son objectif.
    A très bientôt et merci de ton commentaire.

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  3. Le livre n'est pas pervers, ce qu'il décrit et présente l'est, profondément.
    Dérangeant, certes !
    Mais justement, et c'est là que ce livre prend toute son ampleur et son intérêt : il suscite en nous diverses émotions et le désir d'en discuter. Il ne laisse pas indifférent. Quelle meilleure définition pour une oeuvre d'art que de toucher son public ?

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  4. Merci de ta venue et de ton commentaire.

    D'accord et pas d'accord :
    - sur la deuxième partie de ta réponse, tout à fait d'accord sur le désir d'en discuter, sur l'impossibilité d'être indifférent.
    Je ne suis pas sur que cela soit la meilleure définition pour une œuvre d'art que de toucher son public...

    En revanche tu distingues le propos du livre de ce qu'il décrit et je ne suis pas d'accord avec cette distinction. Si l'on ne peut préjuger des différentes réceptions d'une œuvre (diversité des publics, des expériences vécues etc.) ne peut-on tenter de s'accorder sur l'analyse d'un projet littéraire ? Il est vrai que, en l'espèce, il s'agit de deux créations, le texte de Heim étant antérieur et que l'on pourrait, en allant plus finement, distinguer les deux travaux (littéraire d'une part et graphique d'autre part) même si je pense que cela est un peu spécieux. Et puis, le lecteur perçoit l'ouvrage uniment.
    Cependant, ma perception du projet littéraire est que, de par le choix des personnages, ainsi que ce que les auteurs donnent à voir, ressentir et comprendre de leurs motivations et interactions, tout cela laisse à penser que leur relation (je me refuse à écrire "amour"...) est quelque chose de bien. Et ce, justement parce que l'œuvre est de fiction. En ce sens, elle relève du choix assumé des auteurs (on n'est pas dans un ouvrage de témoignages qui tenterait de relater et d'épuiser les différents points de vue des protagonistes), d'où une intentionnalité.
    Car, somme toute, Aude en tant qu'adulte, toute dépressive qu'elle soit (si on accepte ce mot pour le symptôme qui est décrit), ne protège aucunement Corentin de la perforation du fantasme réalisé. Qu'Œdipe et l'imaginaire sexuel habitent la fantasmatique enfantine est une banalité depuis plus d'un siècle, cela ne réduit pas pour autant la protection dont les enfants doivent faire l'objet et, en particulier, de leurs propres fantasmes.
    Que cela nous dérange (c'est la fonction du tabou) et nous fasse parler, ces lignes en sont la preuve ; que l'on trouve que cela est bien fait et même particulièrement bien, je le reconnais d'autant plus ; mais ce qui est pervers, dans l'œuvre elle-même et son projet littéraire c'est, non pas de nous faire réfléchir sur le tabou (liberté d'expression etc., et là je renvoie au très sensible livre d'Isabelle Guso), c'est de mobiliser toute la puissance de l'art littéraire et graphique dans l'objectif de laisser à penser que cet amour (même si je récuse ce terme) serait quelque chose de pur et de beau alors qu'il s'assoit sur la protection que le tabou accorde aux individus non autonomes et non formés que sont les enfants.

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