Sarah Cole, une histoire d'amour d'un certain type - Grégory Mardon et Russell Banks

  

 
Paul est beau, riche et élégant. Tous les soirs il va boire un verre, lire le journal, fumer une cigarette et desserrer son nœud de cravate chez Osgood.
Osgood, c'est un bar un peu chic, on y croise des avocats, des gens riches, de belles femmes, de beaux costumes car la richesse rend beau. Et puis ce soir il y a Sarah, avec ses deux copines, qui ont osé entrer dans ce lieu. Sarah est ouvrière, elle est aussi laide que Paul est beau, elle est aussi vulgaire que lui est distingué. Elle aborde Paul au bar, un peu bravache, un peu provoc'. Contre toute attente, Paul engage la conversation avec elle avec une sincérité non feinte au lieu de lui renvoyer cette distante glaçante qui caractérise la réponse d'une classe lorsqu'un membre d'une autre s'aventure sur son territoire, ou fait signe d'ignorer qu'il n'est pas à sa place. Ils se croiseront plusieurs fois. Ils iront jusqu'à coucher ensemble. Jusqu'à ce que...


Grégory Mardon illustre la nouvelle de Russell Banks, Sarah Cole, une histoire d'amour d'un certain type. Dans sa préface à l'album, Russell Banks raconte comment, d'une rencontre dans un bar et de la relecture des fables de son enfance où la princesse embrasse une grenouille qui devient prince, est née cette histoire. En s'interrogeant sur la signification de cette attirance-répulsion entre les classes sociales, il a voulu inverser le rapport. Que ce passe-t-il si c'est le prince qui embrasse la grenouille ?

Avec une très belle économie de moyens, Mardon sait croquer avec précision et justesse tous les signes qui font sens et qui réfèrent aux classes sociales : de l'appartement vide et bien rangé de Paul (avec le vélo à l'intérieur, contre un mur) aux poubelles en vrac au pied de l'immeuble de Sarah. Son art du cadrage, du point de vue, montre très finement l'évolution du regard de Paul sur Sarah. Une histoire d'amour, c'est d'abord une histoire de regard. Et lorsque l'amour s'éteint, les yeux se dessillent, tous les petits détails apparaissent, tout ce que l'ex-amoureux ne voulait pas voir devient insupportable (mention spéciale pour les tongs de Sarah).

L'ouvrage renvoie finalement chacun de nous à l'idée qu'il se fait de son appartenance sociale et de sa valeur dans la double échelle articulant beauté et classe sociale : nos choix amoureux sont-ils possibles en dehors de celle-ci ? Y a-t-il un horizon en dehors de l'homogamie ? L'histoire que Banks et Mardon racontent nous présente un moment où tout semble possible au delà des déterminismes sociaux et sexuels. Or, ce moment se fait rattraper par le monde qui l'entoure, ramenant chacun à sa place dans sa classe et à sa valeur dans l'implacable marché sexuel des unions possibles et impossibles.
Quelle liberté avons nous par rapport aux normes de la société ? Quelle liberté avons-nous surtout par rapport à nous-mêmes et à notre acceptation/aliénation de ces normes ?
Bien tenté, semblent dire Mardon et Banks à Sarah et Paul. Mais la partie était trop forte pour vous.

à qui l'offrir ?

- à un sociologue ;
- à une féministe ;
- à un ado s'interrogeant sur la logique des attirances amoureuses.



Pour prolonger la lecture :


- L'amour et l'Occident de Denis de Rougemont. Dans cet essai polémique, chef-d’œuvre de l'auteur, Denis de Rougemont énonce une théorie globalisante de l'amour dans le cadre de la civilisation occidentale. Probablement trop excessif par certains aspects, l'ouvrage frappe encore par des fulgurances poétiques et une lucidité terrifiante des énergies souterraines qui traversent l'occident et nos individualités lorsque l'amour vient toquer aux portes de notre cœur. A lire impérativement.



 
- La vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez. Ce cinéaste (quoique l'on puisse penser de son cinéma en tant qu'art) est constamment travaillé par la question des classes sociales. Que se passe-t-il lorsque chacun, dans son groupe d'appartenance, voit ses repères brouillés dans ce qu'il a de plus cher, ses enfants, lieu par excellence de l'investissement de la reproduction sociale (ou son autre face, le souhait de l'ascension sociale) ? Chatilliez réalisa un film qui marqua par la justesse de sa manière de caractériser les classes, par l'accumulation des signes, renvoyant chacun à son groupe d'appartenance.
Les films suivants traduisent cette obsession : le mésestimé Tanguy n'est pas une peinture des trentenaires flemmards abusant de leurs pauvres parents comme cela est toujours présenté mais une charge féroce contre la bourgeoisie soixantuitarde (il faut dire que les journalistes qui reprennent le substantif "Tanguy" pour stigmatiser la génération qui est la mienne, assumons-le dans le propos, sont avant tout issus de la génération soixante-huit, soit de la même classe que les parents du personnage. La paille, la poutre, tout ça...). Regardez-le à nouveau en enlevant le filtre générationnel et la critique sociale est implacable.
Chatiliez n'est peut-être pas un grand cinéaste, il a en tout cas raté une grande carrière de sociologue. Son rêve caché est de diriger l'enquête annuelle Francoscopie...

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Sobibor - Jean Molla

Telegraph Road - Dire Straits

Le feuilleton d'Hermès - Murielle Szac