Le voyage de Simon Morley - Jack Finney




Simon Morley, c'est vous, c'est moi.
C'est nous en train de lire le livre, qui sur une banquette, qui dans un lit. Nous qui occultons toute la réalité autour de nous et acceptons de mettre notre cerveau dans un état d'auto-hypnose pour décider de croire à la réalité du livre, de l'histoire. Simon Morley découvre que, si on est assez conditionné par son entourage, par une simulation, on peut retourner dans le passé.
Revenu dans le New York des années 1880, Simon nous fait partager sa lente balade ébahie. De longues et lentes descriptions (il est peintre) achèvent de nous faire croire à la tangibilité de ce New York révolu. Il l'aime tellement qu'il tombe amoureux de la nièce de sa logeuse et se retrouve embarqué dans un incendie qui ravage un immeuble en restauration.
Étonnant rythme d'un roman qui s'étire tout en langueur pour retrouver une tension dramatique anodine mais intense (les héros et les personnages d'arrière-plan arriveront-ils à s'échapper de l'immeuble en flammes ?) dans le dernier quart du livre.
On y est on y croit, on le voit cet incendie. Mais on peut se dire : tout ça pour ça ? Certes Le voyage de Simon Morley est une mise en abîme de lui-même (le livre raconte ce qu'il est en train de faire sur votre cerveau), mais en même temps combien d'autres ouvrages ont réussi cent fois mieux que cela (Cent ans de solitude dans ses dernières pages, Les apparences de Gillian Flynn etc.). Le voyage dans le temps a été traité de manière beaucoup plus experte par Le voyageur imprudent de Barjavel. Reprenant le principe de "si j'y crois assez fort, ça marche" on lira Le jeune homme, la mort et le temps de Richard Matheson avec, finalement, beaucoup plus de plaisir...

Version officielle - James Renner




Version officielle est un grand roman complotiste. Un de ceux que Raymond Khouri n'écrira jamais. Tout simplement parce que James Renner est porteur d'une vision superbement paranoïaque et qu'il suit son sillon sans jamais s'en laisser détourner. On trouve tous les ingrédients de la grande manip' : l'eau infectée, le projet HAARP, la mémoire manipulée, le 11 septembre... En dire plus serait criminel !
Alors on pourrait trouver à redire sur le deuxième tiers du roman qui "fatigue" un peu. Il y a un petit coup de mou dans la narration (trop peu de personnages, mais c'est pas grave)
Mais cela est bien peu de choses eu égard à une narration qui cheville le lecteur de bout en bout et un final particulièrement bien trouvé. James Renner apparaît comme le digne cousin américain de l'Antoine Bello des Falsificateurs (voir en bas de la page), ce qui n'est pas le moindre des compliments.

Une belle réussite qui augure un excellent faiseur d'histoires.

L'art de l'univers - John D Barrow




Rarement ai-je mis autant de temps à achever la lecture d'un essai...

John Barrow tente de nous convaincre des connexions intimes entre la structure de l'univers et nos représentations de l'art.
La gageure est immense. 
Et l'auteur n'y réussit que partiellement car il court deux lièvres à la fois.
Il tente de nous expliquer comment le monde est monde, qu'il est comme il ne peut qu'être avec de longs développements en biologie, géologie, climatologie, planétologie, cosmologie. C'est la partie la plus ambitieuse et la plus faible de l'ouvrage : le texte est daté de 1995, remis à jour en 2005. Il a donc plus de 12 ans ! On peut donc s'étonner d'une publication aussi tardive par Actes Sud. Sans être assez spécialiste, il semble que certains développements sont déjà un peu datés dans des domaines où la Recherche avance à pas de géants.
Reprenant le principe anthropique et l'évolutionnisme qui feront le succès du Sapiens de Yuval Noah Harari (dont L'Art de l'univers est l'incontestable précurseur) Barrow montre comment l'univers et nos environnements se développent et comment ils ne peuvent qu'être et donc dans quels cadres contraints se développent les champs de perception des êtres vivants sensibles que nous sommes.
Et en même temps, l'auteur se lance dans une histoire des arts qu'il tente d'articuler aux développements qui précèdent.
Malheureusement, qui trop embrasse mal étreint.

Barrow est un grand esprit encyclopédique mais nul ne peut être à la fois cosmologue, mathématicien, historien des arts (et non de l'art) sans faire de raccourcis qui parfois surprennent. Surtout, les deux fils narratifs (développementalisme et histoire des arts) sont traités en parallèle et leur connexion n'a rien d'évident, sauf à considérer l'art (dont on est bien en peine de trouver une tentative d'essai de définition, ou, à tout le moins, de le circonscrire) et l'humain comme "un signal et un récepteur" ce qui est une conception ultra-minimaliste de l'art. Les choix artistiques de l'espèce humaine sont ainsi simplement "bornés" (et encore...) mais leur articulations réciproques bien floues. Et puis l'auteur part un peu dans tous les sens dans certains sujets sans vraiment raccorder la narration.
Enfin, la traduction laisse traîner de nombreux anglicismes qui n'aident pas à la compréhension.
L'Art de l'univers est ainsi un ouvrage follement ambitieux qui n'atteint que partiellement son objectif.

Un livre un peu raté mais qui nous laisse imaginer ce qu'il aurait pu être.

La mécanique des ombres - Benjamin Legrand




Vous ne connaissez pas Benjamin Legrand ? 

C'est parfaitement injuste.

Il est un des grand raconteur d'histoires français. Traducteur, scénariste, auteur de BD avec Tardi, de polars, d'adaptations en tout genre, son écriture est des plus visuelles.
En quelques mots, Benjamin Legrand plante une scène. En quelques lignes il campe une histoire. En moins d'une page, on voit le personnage, on l'entend avec son histoire, ses rêves et ses secrets. Pas besoin d'en faire des pages et des pages, ni d'en rajouter des tartines.

J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de B Legrand. Je n'ai pas été déçu cette fois non plus.

La mécanique des ombres c'est l'histoire du mistigri, un collier de perles noires qui porte la poisse à ceux qui croisent sa route. Un chien revanchard, un escroc, une antiquaire, un ado, sa sœur et sa petite frappe de copain, un astronaute fou et une station orbitale en perdition, une touriste allemande et son frère militaire au Soudan, un braqueur éperdument amoureux de sa compagne flinguée, une veuve pas très éplorée... tous gravitent autour des perles noires en autant de chapitres. L'histoire se ramifie et se complexifie à chaque nouveau personnage pour créer un motif narratif unique.
La technique n'est ainsi pas sans faire penser à celle utilisée par Pierre Bordage dans Les guerriers du silence, mais de manière plus fluide et légère.

Bref, une réussite.

Si vous avez aimé La mécanique des ombres vous aimerez peut-être...


Le cul des anges, plus polar mais aussi réussi

La face perdue de la lune, plus SF mais là encore aussi réussi.





 

La matière noire, à la recherche de la plus grande inconnue de l'Univers (Casal Gonzalez Alberto)




C'est le 5 ou 6e ouvrage d'astrophysique lu en 2 ans et pour la première fois je dis "enfin !".
J'ai dû lire deux fois La réalité cachée de Brian Greene en peinant à chaque ligne, je n'avais pas retenu grand chose du Sahara vient des étoiles bleues de Jean-François Becquaert ainsi que de la Balade en cosmologie d'Aurélien Barrau ou encore des conversations entre Jean-Claude Carrière et Thibault Damour.
Il y a un mois parait une série d'ouvrages vendus en presse Voyage dans le cosmos marquée par la figure tutélaire d'Hubert Reeves. Cela sentait l'ouvrage de vulgarisation pour ceux qui n'y connaissent rien, mais à 4 euros, je ne risquais pas grand-chose. Une énorme coquille typographique sur le cartel de présentation laissait présager le pire.

Et là, divine surprise ! Malgré l'impossibilité de trouver la date du texte en langue originale, ainsi que la difficulté à identifier l'auteur réel du texte (Hubert Reeves n'a assuré que la présentation de la collection, malgré son obsédante figure réitérée sur les couvertures), La Matière noire est un petit bijou de pédagogie.
Premier parmi tous les livres qui précèdent, La Matière Noire réussit à donner les clés de la connaissance astrophysique, le "comment sais-t-on ce que l'on sait ?" En expliquant comment fonctionnent les lois de la physique, Alberto Casal permet d'appréhender les enjeux majeurs de la recherche en cosmologie en nous les expliquant de manière à les comprendre. Maintenant je sais comment on pèse les galaxies et comment on arrive à prouver l'existence d'une matière noire que l'on ne trouve toujours pas.
Rien que pour cette démarche d'explicitation qui se met à hauteur du lecteur curieux, matheux mais pas trop, cet ouvrage est une petite merveille !

Alors, certes, il est fort probable que cette lecture ait été facilité par ces autres ouvrages, qui ont ainsi essuyé les plâtres de mon ignorance.

Malgré tout, La réalité cachée souffre d'une traduction qui peine à s'abstraire de la syntaxe anglaise.
Et si la volonté pédagogique est évidente, la tournure de pensée manifestement anglo-saxonne ralentit la compréhension. On a toujours l'impression que Brian Greene prend les phénomènes par sa face la plus aride et difficile. Il faut une détermination sans faille pour aller au bout de l'ouvrage malgré des premiers chapitres plutôt accessibles.

Inversement, Balade en cosmologie est un drôle de livre. 
Volontairement court, il ressemble plus à l'autobiographie intellectuelle d'Aurélien Barrau qu'à une initiation à la cosmologie à proprement parler. Il brosse un tableau un peu impressionniste de son parcours avec, ponctuellement, des plongées conceptuelles très denses. Pour souffler et pour montrer la cohérence d'un parcours intellectuel buissonnant, Aurélien Barrau tire des concepts et montre les liens profonds qu'il tisse avec la philosophie et les arts. Les dettes intellectuelles sont revendiquées ainsi que les amitiés célèbres, dans un léger excès de name-dropping seulement sauvé par la sincérité du propos. Mais finalement, pour celui qui veut s'initier à la cosmologie et en comprendre les processus, on peut avoir le sentiment de rester sur sa faim.

Le Sahara vient des étoiles bleues apparaît comme l'ouvrage finalement le plus accessible où, dans un véritable effort pédagogique Jean-François Becquaert arrive à faire le point sur les connaissances en cosmologie, tout en sachant garder la bonne hauteur de vue pour un lecteur non spécialiste (bon, parfois ça pique un peu). Son explication du cycle de fabrication de la matière par la nucléosynthèse au cœur des étoiles est particulièrement claire et donne tout son sens au titre.
Et puis, au milieu de l'ouvrage, le texte s'infléchit, il se courbe, tel l'espace-temps, et là cela devient particulièrement corsé à suivre quand on regarde cela de l'extérieur. L'auteur nous avertit que le chapitre suivant va être, peut-être, compliqué... Euh, cela fait déjà 30 pages qu'on est en mode "on m'avait pas prévenu que cela allait chauffer les neurones comme ça". Les derniers chapitres assument et développent les conclusions métaphysiques de l'état de l'art en astrophysique. Ils ne laissent pas de nous interroger sur l'infinité des mondes co-présents pour toujours et à jamais.
Qui sommes-nous, si nous sommes multiples dupliqués à l'infini, à l'identique et infiniment divers dans tous les mondes qui s'ébauchent, vivent et meurent à l'orée des univers lointains ? Tous les possibles ont déjà eu lieu, ont lieu en ce moment même, auront lieu à l'autre bout des univers. Tous nos "moi", des plus misérables au plus grandioses réalisent tous les possibles. Nous ne sommes qu'un de ces avatar...
Enfin, l'auteur fait des parallèles longs et précis avec les différentes mythologies mondiales qui expliquent l'univers, et notamment dans une belle annexe qui recense les mythes des principales constellations. Les ponts entre les plus récents et les plus anciens savoirs cosmogoniques sont parfois éclairants. Jean-François Becquaert écrit d'une plume très personnelle, parfois un peu alambiquée, mais finalement assez poétique. Ces incises sont courtes et donnent une tonalité assez particulière à son texte.

Les yeux de ma chèvre - Éric de Rosny





Eric de Rosny, jésuite français, est installé à Douala, dans les années 50.  
Enseignant au lycée français, il mesure a quel point il ne peut "joindre", "être avec" voire tout simplement communiquer avec ses élèves au-delà des mots et des postures convenues du dominant et du dominé propres au système colonial.  Pour rompre le mur civilisationnel érigé par leurs cultures et les positions respectives qu'ils occupent, l'auteur entre en initiation, découvre progressivement la pratique d'un voyant-guérisseur.
Les yeux de ma chèvre raconte cette initiation de l'intérieur avec une plume magnifique, une clarté d'exposition qui donne à voir et à comprendre la réalité du monde invisible qui nous entoure. Le livre est proprement fascinant, témoignage d'une odyssée humaine, spirituelle et initiatique qui dévoile et permet d'accéder à monde plus grand que soi.
Un chef-d’œuvre, littéralement, et probablement un des meilleurs "Terre Humaine"


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La suite La nuit, les yeux ouverts, moins essentiel mais qui permet de poursuivre l'aventure d'Eric de Rosny






Les mots, la mort, les sorts de Jeanne Favret-Saada.
Un ouvrage essentiel pour la compréhension du monde invisible, un monument de la littérature sociologique, ethnologique et anthropologique du XXe siècle.
La lecture en parallèle des Yeux de ma chèvre et des Mots, la mort, les sorts est proprement étourdissante, descriptions minutieuses, empathiques et rigoureuses de notre commune humanité par-delà les abîmes civilisationnels.